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Tshisekedi : un mythe est mort

Écrit par Christophe Boisbouvier (RFI). Publié dans Online Dépêches

Jusqu’à la fin de sa vie, Etienne Tshisekedi a fait peur aux autorités congolaises. Car, contrairement aux nombreux augures, sa popularité ne s’est jamais démentie. La raison ? Une endurance au mal, et beaucoup d’entêtement dans sa lutte pour la démocratie.

L'éternel opposant est mort ce 1er février 2017 à l'âge de 84 ans d'une embolie pulmonaire à Bruxelles où il était hospitalisé.

Les foules sur son passage à Matadi, Kananga, Mbuji-Mayi et Kinshasa pendant sa dernière campagne électorale de 2011. Les ruses du pouvoir, le 26 novembre de cette année-là, pour l’empêcher d’atterrir à l’aéroport international de Kinshasa, de crainte que les Kinois ne lui fassent un triomphe à la romaine sur les 25 km qui séparent le quartier N’Djili de sa résidence du quartier Limete. Jusqu’au bout, Etienne Tshisekedi a fait peur aux autorités congolaises.

Pourtant, au début de sa carrière, ce jeune Luba, né en décembre 1932 à Kananga au Kasaï occidental, est un fidèle compagnon de route du dictateur Mobutu. En septembre 1960, ce futur docteur en droit – il sera, un an plus tard, le premier diplômé en droit du Congo – applaudit le coup d’Etat du colonel Mobutu et accepte d’entrer dans le collège des commissaires généraux mis en place pour éjecter le gouvernement de Patrice Lumumba.

En novembre 1965, après le second coup d’Etat de Mobutu, Tshisekedi devient même ministre de l’Intérieur, puis de la Justice. En juin 1966, il soutient ouvertement la pendaison publique de quatre opposants condamnés pour tentative de coup d’Etat. En 1967, il rédige avec Mobutu le texte fondateur du Mouvement populaire de la révolution (MPR), le futur parti unique dont il devient premier secrétaire. Mais en décembre 1980, le député Tshisekedi rue dans les brancards. Avec douze autres parlementaires, le juriste signe une lettre ouverte contre un régime de plus en plus prédateur. A 48 ans, Tshisekedi renonce aux honneurs et se lance dans une nouvelle carrière : opposant.

La prison, les violents passages à tabac, les promesses d’argent en échange de son ralliement… Rien n’y fait. Tshisekedi tient bon. A ses côtés, son épouse Marthe l’encourage à ne pas céder. En 1982, il lance même un défi sans précédent à Mobutu en créant l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), un parti qui réussit très vite à élargir son audience au-delà du fief des deux Kasaï, notamment dans la jeunesse de Kinshasa. En 1990, après la chute et la mise à mort de Nicolae Ceaucescu en Roumanie, le dictateur congolais lâche du lest. Tshisekedi n’est plus assigné à résidence à Limete, et l’UDPS peut enfin agir au grand jour. En août 1992, au terme d’une Conférence nationale souveraine, Tshisekedi est même élu Premier ministre de Mobutu. Mais la cohabitation ne dure que sept mois.

Incorruptible et populaire

En mai 1997, à la chute de Mobutu, l’indomptable opposant va-t-il se rapprocher du nouveau maître du Congo, Laurent-Désiré Kabila ? Non. Le sphinx de Limete, comme l’appellent ses partisans à cause de la rareté de ses prises de parole, est contre tout changement de pouvoir par la force et réclame des élections libres. Du coup, Kabila le relègue dans sa région natale du Kasaï. Mobutu, Kabila père, Kabila fils (qui succède à son père après l’assassinat de celui-ci, en janvier 2001)… Les régimes passent, mais « Ya Tshitshi » reste sous son arbre, incorruptible et populaire.

En juillet 2006, lors des premières élections pluralistes depuis 1965, Tshisekedi accuse les puissances occidentales de soutenir en sous-main le président sortant. Le « lider maximo » se méfie des « puissances impérialistes ». En retour, celles-ci le tiennent à distance et dénoncent ses déclarations à l’emporte-pièce. A l’annonce du boycott des élections par le chef de l’UDPS, les chancelleries occidentales se réjouissent. Elles croient être enfin débarrassées de ce nationaliste ombrageux. Mais c’est sans compter avec le peuple congolais…

Tshisekedi, le retour ? Avant la présidentielle de 2011, Joseph Kabila pense éloigner définitivement le danger en faisant supprimer le second tour – ce qui peut en effet favoriser le président sortant face à une dizaine d’adversaires incapables de s’entendre sur un candidat unique de l’opposition. Le problème, c’est que, le 28 novembre 2011, des millions de Congolais hostiles au régime Kabila vont voter avec un réflexe de second tour. D’emblée, ils votent utile et donnent leurs suffrages à l’homme à la casquette. Les autres candidats de l’opposition ne ramassent que des miettes. Officiellement, Joseph Kabila obtient 48, 9% des voix et Etienne Tshisekedi 32,3%. En réalité, chacun sait que ces chiffres sont inexacts.

Ainsi, dans le territoire du Malemba-Nkulu, au Katanga, le candidat Joseph Kabila est officiellement crédité par la Commission électorale nationale indépendante (CENI) de 100% des suffrages exprimés et de 99,46% des voix des inscrits. Les quelque 269 000 habitants ont tous voté. Même les femmes enceintes et les impotents… En mars 2012, la mission des observateurs de l’Union européenne conclut à « de nombreuses irrégularités et fraudes » qui font en sorte que « les résultats ne sont pas crédibles ». Et en octobre 2012, lors de sa brève visite à Kinshasa, le président français François Hollande snobe ouvertement Joseph Kabila tout en recevant le vieil opposant en tête à tête.

Aujourd'hui, après la mort d’Etienne Tshisekedi, des millions de Congolais se sentent orphelins, et l’opposition est plus affaiblie que jamais. D’autant que le principal allié de l’ex-président de l’UDPS, le démocrate-chrétien Eugène Diomi Ndongala, est en prison à Kinshasa. Certes, le régime de Joseph Kabila n’est guère apprécié à l’Elysée, mais il peut se prévaloir du soutien public de l’Afrique du Sud et de la Chine, deux de ses plus grands partenaires commerciaux. Depuis vingt-cinq ans, Tshisekedi était un mythe aux yeux de beaucoup de Congolais. Aujourd’hui, le mythe est mort. Pourra-t-il inspirer de nouvelles vocations ?

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